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  • Publié le : 29 janvier 2007
    Aragon chez les Enfoirés

    "Aimer à perdre la raison"
    Actualité d’un mot d’ordre ?

    « Aimer à perdre la raison », la chanson de Jean Ferrat remise à l’honneur cette année par Les Enfoirés, provient d’un poème d’Aragon, « La croix pour l’ombre », extrait des « Chants du Medjnoûn », recueil de poèmes composés par le personnage principal du grand poème Le Fou d’Elsa (1963). Dans l’ouvrage d’Aragon, il est l’un des rares poèmes de ce recueil fictivement inséré dans ce monstrueux poème à ne recevoir aucun commentaire, comme s’il allait de soi. La chanson fabriquée en 1971 par Jean Ferrat à partir de ce poème, qu’il confia ensuite à Isabelle Aubret, en reprend les trois dernières strophes.
    La fabrication par Jean Ferrat de cette chanson, qui nous revient grâce à la tournée des Enfoirés, est semblable à celle de bien des adaptations d’Aragon en musique par le même compositeur.
    De ces trois dernières strophes :

    Aimer à perdre la raison
    Aimer à n’en savoir que dire
    A n’avoir que toi d’horizon
    Et ne connaître de saisons
    Que par la couleur du partir
    Aimer à perdre la raison

    Ah c’est toujours toi que l’on blesse
    C’est toujours ton miroir brisé
    Mon pauvre bonheur, ma faiblesse
    Toi qu’on insulte et qu’on délaisse
    Dans toute ta chair martyrisée
    Ah c’est toujours toi que l’on blesse

    La faim, la fatigue et le froid
    Toutes les misères du monde
    C’est par mon amour que j’y crois
    En elle je porte ma croix
    Et de leurs nuits ma nuit se fonde
    La faim, la fatigue et le froid

    Ferrat en choisit une, la première, celle qui condense le plus clairement la thématique développée par l’extrait et dont la répétition affiche le mot d’ordre, de la même façon que d’autres refrains choisis par Ferrat ont popularisé d’autres mots d’ordre d’Aragon (« Un jour viendra couleur d’orange », « Que serais-je sans toi », etc.), et fait alterner autour de cet hexasyllabe les deux strophes suivantes, couplets amputés de la reprise de leur dernier vers. L’infinitif descriptif « Aimer à perdre la raison », où le poète parle de ce qu’il appellera l’année d’après « le malheur d’aimer » devient ainsi, sous la musique de Ferrat, un idéal, sinon une prescription, dans les années qui suivent immédiatement celles du « Flower Power » anglo-américain.
    Voici quelles sont les trois premières strophes de ce poème « La Croix pour l’ombre », ignorées par la chanson :

    Les gens heureux n’ont pas d’histoire
    C’est du moins ce que l’on prétend
    Le blé que l’on jette au blutoir
    Les boeufs qu’on mène à l’abattoir
    Ne peuvent pas en dire autant
    Les gens heureux n’ont pas d’histoire

    C’est le bonheur des meurtriers
    Que les morts jamais ne dérangent
    Il y a fort à parier
    Qu’on ne les entend pas crier
    Ils dorment en riant aux anges
    C’est le bonheur des meurtriers

    Amour est bonheur d’autre sorte
    Il tremble l’hiver et l’été
    Toujours la main dans une porte
    Le coeur comme une feuille morte
    Et les lèvres ensanglantées
    Amour est bonheur d’autre sorte

    La thématique développée par ces trois première strophes absentes de la chanson est la même que celle du « mot d’ordre » du refrain : « Aimer à perdre la raison », celle de l’amour-passion, qui loin d’apaiser et de satisfaire celui qui l’éprouve, lui fait perdre sérénité et bien-être, mesure et discernement. .
    Reste que le succès populaire de cette chanson, qui doit une énorme part au lyrisme de sa mise en musique et de ceux qui l’ont portée, ne va pas de soi : extraites de leur contexte, reconnaît-on dans les strophes devenues les couplets de cette chanson le blasphème prononcé par le Medjnoûn et par ses interprètes successifs ? Ce blasphème est celui d’un homme porté par l’amour pour sa femme comme les croyants ont à l’être pour le Christ, qui proclame que c’est la divinité qu’il aime que l’on fait souffrir à chaque fois qu’il est porté atteinte à une vie sur terre, et qu’il peut supporter la souffrance dans la mesure où elle trouve un sens dans l’existence de la divinité qui est son but et son chemin...
    Toujours est-il qu’au XXIe siècle, en France, on peut encore blasphémer sur les ondes au nom de l’amour, c’est si beau et si rassurant...
    Hervé Bismuth